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"Notre rôle n'est pas d'être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie"
"Notre rôle n'est pas d'être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie"
Par Jean Charles Deniau pour le journal le Chroniqueur.
3 décembre 1991 minuit : le drapeau de l’Union Soviétique qui flottait depuis 74 ans au sommet du Kremlin disparaît dans
la nuit moscovite.
Quelques minutes plus tard, les trois couleurs de la Russie, le remplacent. C’en est fini du communisme. Le capitalisme a triomphé. Dix neuf ans plus tard, la crise financière qui ébranle le
monde, marque-t-elle la fin du capitalisme euphorique des années 90 ?
Sûrement pas, mais une certaine ère se termine, c’est certain; celle du profit à tout prix, des marchés financiers maîtres du Monde, du libéralisme sauvage, des paradis fiscaux peut être et des
parachutes dorés des patrons sûrement.
Créer des gardes
fous
Une lueur d’espoir pourtant a émergé dans ce chaos planétaire, dans ce monde apeuré et sans repères: la naissance de l’Europe politique. Cette entité que nous cherchons à créer depuis des
décennies est peut-être en train de se former. Elle seule a la capacité de réguler le système, de créer des gardes fous et d’éviter une crise majeure.
L’affaire des subprimes était difficile à comprendre, trop sophistiquée, trop complexe. Nous savions seulement qu’elle allait mettre sur la paille des centaines de banques. Nous avions saisi que
le libéralisme, modèle économique de ces dernières décennies, avait pris un sacré coup de vieux.
L’escroquerie la plus banale
C’est alors que Madoff est arrivé et là, tout est devenu limpide. Nous avons
compris que les banquiers, trop confiant, je n’ose pas dire naïfs, ont plongé le monde dans une sacrée panade financière. Nous nous sommes dits : « si Madoff a pu les gruger aussi facilement cela signifie que quelque chose ne tournait vraiment pas rond
dans le monde de la finance internationale ». Car le montage Madoff, il faut le dire, relève de l’escroquerie la plus banale et l’une des plus connues: la Pyramide ou le schéma de Ponzi, du nom
d’un obscur italien qui dans les années 30 grugea des millions de petits épargnants.
Emile Zola avait décrit le phénomène au début du XXIème siècle. On rémunère les investissements des premiers pigeons à des taux élevés bien sûr - non avec les profits réalisés par leurs
placements mais avec l’argent apporté par ceux qui suivent. La pyramide tient tant que les investisseurs affluent et qu’ils sont peu nombreux à retirer leurs placements mais, en cas de panique,
tout s’effondre. C’est ce qui est arrivé avec Madoff. Ils se sont précipités pour reprendre tous ensemble leur mise.
Château de cartes
Pour l’anecdote: alors que Bernard Madoff était censé gérer 55 milliards de dollars, il a avoué penaud à ses fils qu’il n’en possédait plus que 250 millions. Résultat : le château de cartes s’est
aplati sur la table de jeu. Banal ! Comment les banquiers, les gros investisseurs, les experts de fondations aussi sérieuses que celles d’Elie Wiesel ou de Spielberg se sont’ ils fait avoir par
Madoff ? Question de confiance dira-t-on.
Il semble en effet que sa personnalité, son renom, son habileté ai
donné nombres de garanties à certains. Il allait jusqu’à refuser certains gros clients pour que les heureux élus se sentent privilégies. Quant
aux méfiants, ils n’ont pas osé émettre officiellement de doute, alors que plusieurs signaux s’étaient allumés.
Le millefeuille des supports financiers, les dérivés, les fonds de pensions gigognes ont poussé les professionnels à faire comme si tout allait bien. Plus grave encore, la SEC, la Securities and
exchange Commission que personne n’ose plus appeler le gendarme de la bourse, n’y a vu que du feu.
Sur une autre planète
Bernard Madoff apparaît sur les photographies au lendemain de sa
libération sous caution, la casquette vissée sur le crâne, l’air ailleurs, distant, comme sur une autre planète. A-t-il conscience qu’il incarne à lui seul le cataclysme qui frappe le monde
entier ? Ce cataclysme, né de l’arrogance, de la rapacité, de l’opacité du système financier, explose comme a explosé, il y a quelques années, la bulle Internet ?
Jusque là, tout était permis dans ce milieu où la recherche du profit immédiat tenait lieu de credo. L’affaire Kerviel est un exemple typique de
cette quête de gains faramineux par des traders aux dents longues, ces Rastignac de la finance, soucieux d’entrer à tout prix dans le gotha de la banque et d’engranger au passage une bonne
prime.
1929
Qu’importe que tout cela soit factice, que bon nombre d’analystes ai prévu le
caractère inévitable de la chute, il fallait que le système tienne le plus longtemps possible. Il a lâché. Devant l’urgence, les dirigeants européens ont décidé de réagir, avec en tête, une date
: 1929, la grande crise, le cauchemar, la faillite des banques, la dépression et ses effets terribles sur la vie des populations - Il suffit de se rappeler qu’au début des années 30, des milliers
de gens, dans les pays développés, ont été au bord de la famine.
Lors de ce deuxième semestre 2008, La fenêtre de tir était courte mais idéale : une
campagne électorale aux Etats-Unis et un président George Bush, discrédité et inerte.
C’est ainsi que l’Europe, jusque-là, nain politique, s’est affirmée sur la scène internationale. Dans l’Union européenne il y avait les partisans du gouvernement commun, du super Etat, c’était
l’Europe puissance comme la préconisaient les Français et les Allemands. Les Britanniques et ses alliés luttaient eux pour l’Europe des gouvernements ou des nations.
Une note optimiste
En quelques semaines, le clivage s’est en grande partie évanoui. L’Europe a
trouvé
sa voie. Sous une présidence française tourbillonnante mais efficace, l’Europe a fait un grand bond en avant. En homme pragmatique qu’il est, Nicolas Sarkozy, a su imposer l’Europe en tant
qu’entité. Il a, sans état d’âme, mis un mouchoir sur les dogmes libéraux, suspendu les critères de Maastricht. Tout cela malgré une chute vertigineuse des taux de croissance - ce qui, entre parenthèse, n’effraie plus personne. Autre innovation : les dirigeants nationaux, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, ont repris l’initiative
et habilement mis de côté, la Commission Européenne qui, tant bien que mal, dictait depuis des décennies, la politique commune.
Pour entamer l’année 2009 sur une note optimiste, nous pouvons avancer que l’Europe puissance vient peut être de naître. Avec un équilibre nouveau entre les Etats et l’Union.
Jean Charles Deniau*
* Grand reporter pour la télévision, auteur et réalisateur de documentaires, dont l'un a été récompensé par un Emmy Award, Jean-Charles Deniau est
le coauteur 'Des armes pour l'Iran' (Gallimard, 1988) et de 'Sur la piste du mammouth' (Robert Laffont, 2000). En 2003, il a réalisé avec Madeleine Sultan 'L' Affaire Dominici : ses mystères, ses
impasses, ses mensonges', une enquête diffusée sur les chaînes Odyssée et TMC. En 2005, il jette un pavé dans la mare avec son documentaire sur une partie dérangeante de l'histoire de France,
'Algérie: paroles de tortionnaires'. Depuis, Jean-Charles Deniau est dans l'équipe du magazine télévisée hebdomadaire Arrêt sur images aux côtés de Daniel Schneidermann, décortiquant
l'interprétation de l'information sur les chaînes françaises. En 2007, il signe un reportage sur le mystère de Louis XVII et sur la question de la royauté au XXIe siècle, 'Le Bal des prétendants
au trône de France'.
2009 © Le
Chroniqueur
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