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Albert Londres 


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Ce samedi 7 Mars 2009 à 19h, à l'hôtel Des Célestins, 111, BD des Etats Unis, à Vichy, le journal le Chroniqueur et Gilbert Collard ont eu l'insigne honneur de recevoir Laurent Lèguevaque.

Une conférence évènement consacrée à un homme d'honneur, ancien juge d'instruction courageux et humaniste qui a dévoilé devant un public conquis les dérives de la justice.

Janvier 2005, après quinze ans d'activité, Laurent Lèguevaque claqua la porte du tribunal de grande instance de Tours où il officiait depuis 1997.


L'équité des jugements


Libéré de son obligation de réserve, il pouvait enfin dire la vérité sur les juges, dénoncer leur esprit étroit et formaté. Evoquant  les "arrangements" avec leur hiérarchie, les avocats et les journalistes, il balaie les dessous d'un métier où selon ses propres mots, « l'on songe davantage à sa carrière et à ses privilèges qu'à l'équité des jugements ». De désillusion en désillusion, endurant les manœuvres du "pouvoir", il explique sans langue de bois toute la fragilité du mensonge de « l’indépendance de la magistrature ». Comme un médecin au chevet d’un malade, il établit un diagnostic sans appel : la justice est malade du mensonge.

« Tout gosse pourrait nous le dire : la vérité, c’est bien, mentir, c’est mal. Pourtant, s’il est bien une institution où cette dichotomie ne s’applique pas, c’est celle de la justice ».

Voila sans détour, l’amer constat qui ressort de la conférence animée par Laurent Lèguevaque. Avec une entrée en matière aussi abrupte, c’est avec passion que les personnes présentes ont pu écouter d’une oreille, souvent attentive mais parfois angoissée le long récit de 15 ans d’une vie au service de la justice.

Un seul mot pour résumer le propos de l’orateur : vitriol !

Monologue d’un homme qui refusa les mystifications pour ne pas se perdre et ne pas trahir ses idéaux. Alors, le juge a démissionné pour dans son récit nous plonger dans les ténébreux dessous de la magistrature.

C’est ainsi que Laurent Lèguevaque nous apprend que pour exercer le métier de juge, il faut donc chérir le mensonge car le mensonge est une parole à entendre, préférable au silence. Curieusement, un nouveau droit de l’homme est donc né : celui de l’occultation et de l’opacité. Subversif, le narrateur nous annonce qu’il se refusait à continuer de vivre dans une prison de verre. De déclarations tapageuses en propos dérangeants, Il nous explique son état d’esprit  à son entrée dans la magistrature. Persuadé de fouler le chemin qui le conduirait vers la probité et la moralité, il déclare : « Je me croyais un héros, un chevalier blanc de la vérité. Infatué de mes fonctions, infatué de moi-même, au fond, comme bien des juges ». Après treize ans passés à tenter de traquer le mensonge, son verdict est donc sans appel : empathie et justice ne font pas bon ménage.

Le décor est planté !

Les juges se dispensent de plus en plus d’écouter les humains. Ils préfèrent s’appuyer sur les expertises psychologiques auxquelles ils se soumettent aveuglement. Psychiatrie, psychanalyse, psychologie se sont érigées en nouvelles déesses, en pilier d’une justice enfin rénovée. Toute la société fait mine de penser que les sciences humaines sont exactes. Pour Laurent Lèguevaque, elles ont autant de fondements scientifiques qu'un horoscope chinois ! Pour lui, le juge doit instinctivement détester les convictions intangibles, les croyances aveugles. S’il doit apprendre à se méfier des suspects, il doit tout autant se garder des experts, des autorités et des faux témoins, douter des témoignages, mais également de la version policière, des assemblages de faits préconstruits, subodorer le déjà prêt, flairer le tout cuit. Passer aux aveux suppose une période de latence, une maturation, une phase d’observation. Mais pendant ce temps, le législateur tourbillonnant compose à la chaîne des textes destinés à presser les juges d’aller toujours plus vite.

Laurent Lèguevaque a démissionné : parce que « les juges ne prêtent plus attention qu’à leur carrière et aux délais de traitement des procédures. Ils s’entourent d’experts et de certitude ».

Après la conférence, dans un entretien pour notre journal, Laurent Lèguevaque à répondu à nos questions.

Vous avez-vous quitté la magistrature : pourquoi cette décision ?

- "J’étais découragé. Un événement a précipité ma décision. J’avais écrit à un détenu, malade du sida, qui avait peut-être été incarcéré à tord, pour lui expliquer qu’il devait encore patienter quelques jours. J’ai conclu mon courrier par la formule «  tenez bon ». Le procureur de la république m’a dessaisi de ce dossier pour avoir fait preuve d’empathie vis-à-vis de ce détenu. J’ai quitté cette profession lorsque j’ai senti que je ne pouvais l’exercer sereinement. Je regrette que d’autres, et je pense en particulier aux protagonistes de l’affaire d’Outreau, n’aient eu ce réflexe".

Votre portrait de la magistrature est très noir. Selon vous, avec le recul, par où faudrait-il commencer pour la réformer ?

- "En 13 ans j’ai connu 7 réformes. Une nouvelle sera probablement présentée prochainement suivie d’une autre et encore une autre. C’est une histoire sans fin. Pour moi, tant que les magistrats sortiront de la même grande école, rien ne changera. La vraie réforme consisterait à ce que l’ensemble des justiciables élisent les magistrats. Ainsi, ils ne subiraient plus les pressions du pouvoir".

Dans ce cas, ne croyez-vous pas qu’ils subiraient celles des électeurs ?

- "Oui, il y a des risques de démagogie. Mais je pense que si les juges d’Outreau avaient fait preuve de démagogie ils auraient un peu plus écouté les accusés. La sagesse populaire permettrait d’éviter de confier certains postes à des magistrats trop jeunes. Je pense par exemple qu’un candidat qui vient de finir ses études ne serait pas élu juge pour enfants. Enfin la question de la responsabilité serait réglée sans compter que les mauvais juges ne seraient pas réélus".

Beaucoup de juges pensent-ils comme vous ?

- "Il reste des humanistes mais en règle générale ils ne font pas carrière. Et je trouve même que ça s’aggrave avec le temps. Un jour, j’ai vu un jeune confrère, pourtant apparemment ouvert, refuser un biscuit à un prévenu en pleine crise de diabète. Peut-on vraiment imaginer une telle chose ! Cependant que la hiérarchie vous presse, elle vous ordonne d’oublier vos émotions, votre humanité. Tout ce dont vous devez faire preuve, c’est de conviction et d’aveuglement".

 


François Togis

Mars 2009 © Le Chroniqueur

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